lundi 24 novembre 2014

LAMBCHOP - AMERICANA DREAM

Lambchop fête cette année les vingt and de la parution de son premier album. C'est l'occasion de vous présenter le riche catalogue du groupe mené par le menuisier/singer/songwriter de Nashville Kurt Wagner, désormais représenté en France par French Fried Music. En attendant un nouvel album, visite guidée de la discographie imposante d'une figure essentielle de la musique américaine de ces vingt dernières années.


1994 - Jack's Tulip / I Hope You're Sitting Down
Après quelques singles et cassettes sortis dans la plus stricte confidentialité, Jack's Tulip (aussi nommé I Hope you're Sitting Down) est le premier véritable album de Lambchop. Repéré en France par Les Inrockuptibles sur les bons conseils de Vic Chesnutt, ce coup d'essai est une révélation immédiate. D'une classe de chaque instant, cette collection de chansons impeccables impose le groupe comme l'un des plus talentueux rénovateurs de la country music la plus noble, aux côtés de Will Oldham (Palace, Bonnie Prince Billie), Vic Chesnutt et quelques autres.






1996 - How I Quit Smoking
Dans la lignée du précédent, ce deuxième album est la confirmation qu'on tient là un talent rare. Kurt Wagner débarrasse la country de ses oripeaux clichetonesques et nous fait redécouvrir l'essence feutrée du genre avec son écriture exigeante et ses arrangements d'une opulence discrète.






1997 - Thriller 
On passe sur l'excellent mini album Hank (couplé à l'édition cd de ce Thriller) et on arrive à ce troisième long format nommé en hommage à Michael Jackson. Lambchop s'autorise quelques plages énergiques presque rock mais retourne vite à cet éloge de la lenteur tranquille qui pourrait bien caractériser toute son oeuvre.

"Oublions un peu Nashville et l’étalon country : ici, Kurt Wagner invente l’Amérique à chaque instant, la bannière étoilée en berne. Dans son coin, sans se presser, bien calé dans son rocking-chair vermoulu. Doux comme un agneau mais très loin du troupeau, le menuisier Kurt Wagner (on l’imaginait plutôt en vendeur de crèmes glacées ou de madeleines douces-amères) a posé son balluchon à l’orée de tous les grands espaces musicaux et intérieurs. Derrière les longs flonflons luisants de Lambchop, un petit monde tranquille et mélancolique prend forme. Moins qu’une entrée en religion, la country-music de Lambchop est un livre d’images sépia parcouru à la loupe, feuilleté au ralenti, dans lequel on rêve de piquer du nez. Ou un confit de country, lentement macéré et long en bouche. Ou un jardin secret et luxuriant, ignoré par la civilisation, où l’escargot Kurt Wagner se dore la coquille, regarde pousser plus qu’il ne cultive." Les Inrockuptibles





1998 - What Another Man Spills
Encore un excellent cru, on commence à s'habituer! Mais Lambchop ne s'endort pas sur ses lauriers et se permet quelques incursions soul réussies sur I've Been Lonely For So Long et la magnifique reprise du Give Me Your Love de Curtis Mayfield avec force wah-wah, cordes, percussions et voix haut-perchées. Les prémisses d'un chef d'oeuvre à venir....




2000 - Nixon
Pour beaucoup c'est LE chef d'oeuvre du groupe.

"Osons l’affirmer d’entrée : Kurt Wagner est le compositeur américain le plus sous-estimé de sa génération. À quarante ans et quelques, l’homme semble définitivement condamné à l’ombre de Nashville, où il vit depuis sa plus tendre enfance, à écrire ses précieuses chansons, plutôt qu’à les jouer à la lumière des salles de concert ou à s’exposer à la une de la presse musicale. Pourtant, depuis 1994 et la découverte stupéfiante de l’essentiel Jack’s Tulips, on attend chaque nouvelle livraison de cet artisan (il est menuisier dans le civil), qui s’est réapproprié les canons d’un genre qu’il a fait sien ce fameux « nouveau son » de Nashville , avec la même impatience, totalement convaincu de son talent depuis son tout premier 45 tours, le séminal "Soaky In The Pooper". Taillées dans le bois des guitares et accompagnées d’un orchestre d’une dizaine de musiciens (cornet, orgue, pedalsteel, piano, saxophone baryton, trompette, vibraphone…), les chansons de Lambchop sont souvent la promesse de lendemains qui déchantent. Parce que Kurt Wagner est de ceux qui « apprennent tellement plus des pires emmerdes que des moments de joie ». Ça tombe bien, nous aussi. Osons l’affirmer maintenant : Nixon est le disque que les Tindersticks ces cousins d’Angleterre auxquels Lambchop a été le plus souvent affilié rêvent d’enregistrer.En dix titres, ce sixième album condense et magnifie tout ce qui faisait l’excellence des précédents : la somptuosité crépusculaire de Jack’s Tulips, la prodigieuse limpidité de How I Quit Smoking, la chaleur boisée de Hank, la rusticité sincère de Thriller et la douceur vénéneuse de What Another Man Spills. Ici, la country se pare de ses plus beaux atours et propose un nuancier de couleurs d’une rare subtilité et d’une cohérence soignée, conjuguant le meilleur de Lee Hazlewood ("Grumpus"), de Leonard Cohen ("The Distance From Her To There" et ses accents morriconiens en sus) et de Burt Bacharach ("You Masculine You"). Dédié à l’ancien président américain déchu Richard Nixon, l’album s’ouvre par une longue promenade bucolique ("The Old Gold Shoe"), sublimée par le timbre de velours et les mots enveloppants de Kurt Wagner. Un jour, quelqu’un a très justement écrit à propos de sa voix qu' "elle flotte à travers la pièce depuis les baffles comme si elle avait traversé un champ et suivi le cours d’un ruisseau". Entre soul ivre de violons ("The Book I Haven’t Read", avec un emprunt au bouleversant "Baby It’s You" de feu Curtis Mayfield), rock à la « coule » ("What Else Could It Be?"), gospel enjoué ("Up With People", porté par les choeurs du Bobby Jones Gospel Singers) et ballades tremblées ("Nashville Parent"), ce disque captivant, chaleureux et frissonnant est un véritable enchantement, ponctué des impressionnantes envolées symphoniques du Nashville String Machine. À l’image du destin de Nixon l’homme par qui le scandale du Watergate arriva , l’album prend sur la fin une tournure dramatique, le temps d’un swing alangui ("The Petrified Florist)" et d’un folk bastringue ("The Butcher Boy"). Osons l’affirmer enfin : un homme qui a choisi d’appeler son groupe « côtelette d’agneau » sans prêter le flanc à la critique force le respect."  Magic




2002 - Is A Woman
Après la luxuriance superbe, le dépouillement majestueux. Pour la première fois de leur carrière, Kurt Wagner et sa troupe semblent prendre le contrepied de leur disque précédent. Avec toujours autant d'inspiration et de grâce.

"Autant Nixon, cinquième album élaboré aux croisements de la country et de la soul, débordait d’instruments et d’emphase, autant Is a Woman voit Kurt Wagner et son orchestre Lambchop revenir à une quiétude et une simplicité qui caractérisaient leurs premiers albums : “Depuis longtemps déjà, j’avais envie de faire un album qui commencerait avec quelques notes de piano et qui s’achèverait dans une atmosphère similaire“.
Pas de chichi donc : un piano, une guitare, quelques percussions et cette voix, cette même voix grave qui nous avait séduits il y a huit ans déjà sur Jack s Tulip, mais ayant pris un peu de bouteille. Une patine d’homme mûr évoquant parfois Randy Newman ou le Tom Waits des débuts.
Epaulées par un nouveau pianiste, Tony Crow, qui marque de son empreinte l’univers maniéré de Lambchop, les ballades de Kurt lorgnent dorénavant vers le jazz "The Daily Growl".
Le reggae (le superbe "Is a Woman") et la soul ("D. Scott Parsley") sont aussi convoqués à ce festin bucolique par légères touches impressionnistes. Comme d’habitude avec Kurt Wagner, plusieurs écoutes sont nécessaires pour apprécier au mieux ces digressions mélodiques. Mais ici plus qu’ailleurs, il faudra laisser mûrir ces doux anachronismes pour en mieux en saisir la substance vivifiante.
Mis en son par Mark Nevers (déjà présent sur Nixon), Is a Woman a définitivement une sacrée classe. Un raffinement sonore pour tous les palais délicats, un délice pour les oreilles fatiguées par trop de bruit et de fureur. Ici, tout est aérien, calme et volubile comme une fin d’après-midi automnale. N’insistons pas, tout était déjà dit dans le titre : Lambchop est une femme, une très belle femme."  Les Inrockuptibles






2004 - Aw Cmon / No You Cmon
Le groupe déploie ici tout son savoir-faire et livre son (double) album le plus varié à ce jour.

"Aujourd’hui, les sorties de deux nouveaux albums, Aw C’mon et No You C’mon, permettent d’apprécier jusque dans ses moindres nuances l’éventail musical déployé par Lambchop. Dans ses disques précédents, le groupe s’était focalisé sur des objectifs aussi précis que radicalement différents : Nixon mariait en fanfare la soul et la country, tandis que Is a Woman distillait au compte-gouttes une musique aussi fragile qu’un murmure. Cette fois-ci, le groupe a voulu s’éclater, goûter à l’ivresse d’un éparpillement qu’il n’avait plus connue depuis 1998 et l’album What Another Man Spills.
Wagner se défend d’avoir voulu composer un diptyque méthodiquement organisé. Aw C’mon et No You C’mon forment en tout cas un intéressant miroir à deux faces, renvoyant l’image changeante d’une formation capable à la fois de disperser et de rassembler ses forces. Dispersion avec l’échevelé No You C’mon, mosaïque désordonnée qui témoigne de l’inspiration généreuse d’un véritable groupe de variété, au sens le plus noble du terme, c’est-à-dire capable de rester uni et cohérent dans la diversité. Rassemblement avec le soyeux Aw C’mon, tableau aux lignes épurées, fondu dans une pâte instrumentale où domine la texture onctueuse des cordes.
Ces deux disques tracent les contours d’un possible best-of, un best-of un peu particulier, puisque forgé uniquement à partir de chansons originales. Les fans pourront certes leur reprocher de ne pas être porteurs de révélations fracassantes ou de sonorités inconnues, même lorsqu’ils conduisent pour la première fois Lambchop sur le terrain de la musique instrumentale, des plages tirées d’une bande-son composée spécialement pour L’Aurore, le film muet de Murnau. Mais l’ambition de Wagner, cette fois-ci, était moins de se poser en artiste aventureux qu’en artisan consciencieux, désireux de retravailler chacun de ses gestes et d’exercer son inspiration. Pour Wagner, il s’agissait aussi de redonner la parole à ce collectif atypique qu’est Lambchop, une dizaine de musiciens et autant de fortes têtes. Et de souligner qu’il en est moins le cerveau que le centre de gravité."  Les Inrockuptibles






2006 - Damaged

"Dès "Paperback Bible", extraordinaire entrée en matière, à la fois ourlée et ouatée, inspirée d'une émission radiophonique outre-Atlantique, Lambchop fait merveille, sans même avoir l'air d'y toucher. La dimension cathartique de ce disque est assumée et quasiment revendiquée par son auteur-compositeur. De sorte que la seule lecture des titres, à commencer par "The Rise And Fall Of The Letter P" ou "A Day Without Glasses", devient subitement bouleversante. Véritable complément de Is A Woman par sa poésie tout aussi feutrée et intimiste, ce recueil de dix ballades s'écoute autant au réveil matinal qu'au cours d'un dîner vespéral. Du merveilleux "Soaky In The Pooper" à aujourd'hui, la formation de Nashville a creusé un sillon d'une rare unité et droiture. "  Magic




2008 - OH (Ohio)

"Oh (Ohio) est une nouvelle étape, exceptionnellement douce et accueillante. S’y déploient des arpèges de guitare acoustique, un piano, des chœurs, des cuivres et des vents, autour de la voix râpeuse de Kurt Wagner. La sublime "Slipped Dissolved And Loosed" est l’exemple parfait d’un art dont Lambchop est passé maître : faire peu avec beaucoup. On est subjugué par la délicatesse avec laquelle les instruments s’entendent entre eux pour que chaque note tombe à sa juste place, créant des motifs magnifiques et enveloppants

Avec une générosité mélodique rare, le groupe décline ainsi les ballades humbles et touchantes, accélérant parfois le tempo avec élégance : guitare et claviers se poursuivent sur la dense "National Talk Like A Pirate Day" en élevant à peine le ton ; la touchante "Of Raymond" a des allures de pop pastorale et rêveuse. En son exact milieu, Oh (Ohio) abrite une chanson en tout point extraordinaire, par son titre surréaliste comme par sa construction impressionnante : "Sharing A Gibson With Martin Luther King Jr" déroule sa mélodie sur une rythmique serrée, un piano et des courts motifs de guitare électrique relevés d’une pointe de réverbération, réminiscence éclatante de grandes heures de l’histoire du rock."  
Magic





2012 - Mr. M
"Au fil du temps, Lambchopa continuellement remis son ouvrage sur le métier, redessinant les frontières de la country au contact de la soul, du jazz ou du minimalisme. On s’est habitué à l’élégance, à l’excellence, à la régularité d’une discographie enrichie tous les deux ans d’un chapitre inédit et neuf. Sans abîmer l’équilibre musical du groupe, 
Mr. M chamboule un peu les habitudes. D’abord, il met un terme à un inhabituel silence de plus de quatre ans. Après la mort de Vic Chesnutt, un triste jour de Noël 2009, Kurt Wagner a ressorti pinceaux et toiles. Le trait tourmenté, en noir et blanc, ses portraits habillent ce onzième album, dédié à l’ami disparu. Ensuite,  a modifié en profondeur sa façon de travailler, sur une idée du producteur Mark Nevers, pour réaliser un véritable album de studio. Au sens presque cinématographique : les précédents disques du collectif de Nashville étaient tournés en décors naturels, captant le groupe quasiment tel qu’il est sur scène ; celui-là use d’artifices techniques pour accéder à la même vérité. Des collages discrets, des arrangements de cordes abstraits.Au premier abord, on n’y voit que du feu mais le génie se cache dans les détails et Mr. M est une merveille, un disque véritablement touché par la grâce.

Comme toujours, Kurt Wagner donne du temps et de l’espace à ses mélodies langoureuses, patientes déclarations d’amour. Si les violons, le piano et une batterie classieuse installent "
If Not I’ll Just Die" dans l’atmosphère feutrée d’un club des années 50, la suite dévoile plus nettement la magie d’une mise en son stupéfiante. Fragments de nappes synthétiques, claviers, accidents rythmiques quasiment imperceptibles dévient légèrement le cours de 2B2, l’un des plus beaux moments de l’album (“Took the Christmas lights off the front porch, it felt like February 31st”). La suite est un mélange de généreuses évidences et de coups d’éclats permanents (les embardées expérimentales de "Gone Tomorrow", la tachycardie qui guette "Mr. Met" sur fond de chœurs et cordes, les échos de Brian Eno sur "The Good Life (Is Wasted)"
, deux instrumentaux somptueux). Une inspiration intarissable, une belle notion de la liberté, un goût pour les formes en mouvement, une foi émouvante et inaltérée dans les vertus réparatrices de la musique, le temps joue décidément en faveur des plus grands.  Magic





Lambchop - Site Officiel

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